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C'est trop con


  • Seules ou en groupe, certaines personnes transforment des épisodes glorieux en fait divers catastrophiques. Histoires de ratages, d'oublis, de drames bêtes et de drôles de concours de circonstances.

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08 juillet 2009

Michael Jackson, dead or live

Lapin2 Elle s’appelle Nicole Lapin. Véridique. Pour sa couverture live de l’enterrement de Bambi, CNN avait dégotté Panpan comme envoyé spécial au Staples stadium de Los Angeles. Elle a assuré comme une bête pendant toute la durée des funérailles, interrogeant à la volée tout ce qui passait à sa portée. Là, il est 23h10 heure de Paris, l’enterrement est terminé depuis belle lurette. Mais madame Lapin continue de grignoter son micro en interrogeant le chorégraphe de Michael Jackson. Je l’ai vue interroger le préparateur physique de MJ, un sorte de Monsieur Muscle dont je ne dois pas arriver à faire le tour des biceps avec mes deux mains. Comme on disait d’un copain, dans le temps, réputé pour sa rudesse : «Celui-là, Il te met une claque, tu t’envoles !». Elle était toute fière de son bracelet bleu scellé autour du bras gauche, et du billet magique qui permettait d’accéder au lieu désormais mythique.

CNNFBLive Nicole Lapin était la vedette de cette retransmission live organisée par CNN avec Facebook. Ce qui était remarquable, c’est que la retransmission passait sur Internet sans aucun à-coup, comme c’est le cas habituellement avec le streaming vidéo. Plus besoin de regarder la télé, tout arrive sur l’ordi. Quand on pense que des millions de gens étaient connectés, on mesure qu’une page technique vient d’être tournée. Et que les médias français ont du souci à se faire. Le Monde et Libération, pour ne citer qu’eux, en sont encore au récit heure par heure, dépêche après dépêche. Je n’ai pas vu les sites des télés françaises, je suis curieux de savoir comment elles ont couverts ça sur Internet.Pubnokia Nokia sponsorisait la retransmission sur écran géant sur la façade du théâtre adjacent au Staples, et les pubs pour le N97 arrivaient ensuite à point nommés derrière pour confirmer que tout ça était cousu de fil blanc marketing.

Dépouille La dépouille de Jackson est arrivée dans un corbillard entouré de limousines rutilantes, conduites par des chauffeurs épais et équipés de lunettes de soleil de circonstance. Les lunettes de soleil font partie intégrante de la tenue de deuil affectée. La cérémonie était hyper bien organisée. Le cortège a d’abord enquillé les highways et freways de Los Angeles, débarrassées du trafic dans leur sens, pour se rendre dans le cimetière de Forest Lawn, pour une sorte de cérémonie privée, où il devait y avoir 500 personnes triées sur le volet. Le tout était suivi par les hélicoptères des chaines de télé, qui croisaient si près qu’on se demande comment la cérémonie a pu se tenir avec un tel boucan de rotor et comment le chapeau extravagant de LaToya ne s'est pas envolé avec le zéf.

Staples Puis le cortège est reparti vers le Staples, où le show a commencé. Après un discours du révérend commis d’office, les stars se sont succédés : Mariah Carey, Steevie Wonder, Queen Latifah, Lionel Richie, Brooke Shields, et consorts. Les frères Jackson arboraient de drôles de cravates jaunes, qui ont bien fait ricaner les internautes. Tout s'est terminé par un "We are the world" d'anthologie. Et par les larmes des frangins et frangines. On en reparlera à l'ouverture du testament...

C’était très drôle de voir les messages en temps réel, juste à côté de la retransmission vidéo. En postant un commentaire, on avait droit à une dizaine de secondes de gloire devant des centaines de milliers d'internautes avant d’être relégué plus bas par la déferlante. Et ça mettait en même temps à jour son statut Facebook. Je me suis payé le luxe de poster quelques commentaires absolument passionnants, et en français, du genre «Tiens, le temps se gâte, à Paris…», ou encore «J’ai trouvé un gant, boulevard Saint-Michel, je le tiens à disposition du propriétaire». Pas de réaction. Evidemment, il n’y a pas de modération, puisque ces commentaires sont des statuts Facebook. Ceci dit, le premier qui se hasardait à critiquer la star se faisait vite recadrer. C’est éclatant à observer, on dirait un "chat" géant. J’ai noté quelques statuts à la volée. Je vous fais grâce des messages du type «I love U Michael», et autres «We will miss you». Car ils ont vite été supplantés par le commentaire live des images. Petit florilège, tout est authentique. Je dis ça parce que les noms, on dirait des spams. Les traductions -très libres- sont entre crochets.
CNNFBLive2 • Les feignasses qui traînent au lit pendant que l’événement se déroule.
- Shia Abdul just getting out of bed. [Ah merde, y a pu d'café !]

• Ceux qui veulent intervenir sur le déroulement de la cérémonie
- Peterk Junior cut the crab, open the casket. [Ouvrez le cercueil ! Sinon, remboursez !]

• Ceux qui sont restés chez eux pour regarder le show
- Jenny Persha finally got home to watch the memorial. [Finalement, je reste, c'est pas prudent d'aller bosser avec cette canicule]

• Evidemment, certains ont profité de l’événement pour faire passer des messages très personnels, comme cette jeune femme pas gênée :
- Sumara Mirza 00447896231310.....I am single. [Je suis célibataire, venez vite]

• Ou encore, cette famille qui veut faire la promotion d’un clip parodique de MJ qu’ils ont réalisé.
- Marina La Rocca Coser in 1991 our family made a video parody of MJ's Black or White video. Now we put it as our tribute to the King of the Pop.["Black et White" en vidéo parodique. Nous le publions sur youtube en hommage au roi de la pop. Par respect pour la mémoire du roi de la pop, justement, moi, j’ai supprimé le lien Youtube].

• Ou cet autre commentaire, anonyme, sur la surreprésentation des noirs
- wow the 1st white guy to speak! is that his publicist? [Waouh, c'est le premier blanc à parler. Ça ne serait pas Beigbeider ?]

• Une française (tiens, une amie Facebook), qui a réussi à donner son avis sur la prestation de Jermaine Jackson
- Emmanuelle Varron "Merci" à Jermaine Jackson d'avoir massacré "Smile", la chanson préférée de son frère Michael... [Bien dit, Emmanuelle]

• Un japonais, dont le commentaire est un peu obscur.
- Terra Ngo 吳莉鈺 sambil nonton pemakaman MJ, sambil upload poto ke toko. Blom ada tanda2 mule nih prosesinya.. Ayoo nonton.. [ Si l'un d'entre vous à fait Langues O, merci de traduire]
 • Ceux qui se plaignent de la qualité du son
Seanna Irizarry Davino I HAVE NO SOUND. [Je pu d'son, bordel !]

• Un applaudissement discret
- Mirella C ::clap::. [Bravo, Michael. Ouaf, j'ai un de ces coups de barre, moi]

• Les philospophes du mardi soir
- Grâce Epote Thank you MJ for your love !!! Life is too short, so to everybody live your life !!! [La vie est trop courte, vivez votre vie. Merci Jean-Paul...]

 • Ceux qui résumaient pour les amis arrivés en retard
- John Okoronkwo smokey said michael brother was so means to him. [Il a dit que tu fais chier d'être tout le temps à la bourre]

J’ai même vu un type sensé travailler qui disait un truc du genre «J’espère que mon boss ne va pas se pointer». Quelle désillusion : moi qui croyais que les Américains étaient des bourreaux de travail. Visiblement, le boulot, ils savent ce que c’est : ils en ont vu faire.
 

07 juillet 2009

Esprit portugais

4422_84641623270_703353270_1862723_2008963_n Ce n’est pas mon genre de critiquer, mais j’ai quand même un drôle de nom. Do Espirito Santo, en intégral. C’est très pratique : pas besoin de traduire, on comprend tout de suite ce que ça veut dire. Ça a permis à quelques dizaines d'imbéciles de me faire la même blague, lors de l'appel à l'école, au lycée ou en fac : «Do Espirito Santo ? Amen !» ou même, encore plus fin «Le dernier ferme la porte». En tout cas, ça vous pose son Portos en moins de deux. C’est un peu comme Stimorol pour les Danois ou Popov pour les Russes. Mais c’est long, c’est long… D’autant que si on respectait la tradition, je devrais y accoler Ferreira (le nom de ma grand-mère) pour que la lignée soit complète et bien identifiée.

En vertu de quoi, vu qu'on est entouré de feignants, mon appellation d’origine contrôlée a varié à travers les âges. Quand j’étais à l’école primaire (autrement dit juste après Jurassic Park, pour vous aider à situer dans la chronologie), on m’appelait «Santos». Par commodité. Parce que les Portugais, on les appelait tous Santos. C’était le nom attribué par la collectivité, qui avait jugé, dans sa grande sagesse, que je devais forcément m’appeler comme ça, probablement vu ma tronche, ma tâche de naissance, mes vêtements, mon penchant pour la morue a braz, et ma flopée de frères et sœur. En effet, à la différence des français de souche, les Portugais étaient prolifiques, en plus d’être maçons ou femmes de ménage, et à Paris, concierges de père en fils. 

4422_84641633270_703353270_1862725_4469109_n L’exemple venait donc d’en haut. Mon père et son père avaient aussi adopté ce nom-là (c’était même écrit sur la vieille scie égoïne de mon grand-père, achetée à Londres il y a près de 100 ans) à la demande unanime du bon peuple. C’était en quelque sorte leur brevet de naturalisation : en leur donnant un nom, même différent, on leur accordait leur place dans la société. J’ai donc fait partie des gens dont le nom est décidé par les autres. Ceux qui ne s’y faisaient pas s’appliquaient à le massacrer. En dehors de Santos, on m’a appelé Esposito, Esperimanto, Espérito, Espiroto, Do Santos, Dos Esperitos, Spirito, j’en passe et des plus pittoresques.

Quand je me suis retrouvé à l’Ecole Normale, on décida (toujours sans me demander mon avis, mais j’étais de bonne composition) de m’attribuer un autre patronyme, plus court, et pour me différencier d’un autre Thierry. Moi, c’était Thierry do. Un peu plus tard (je devais avoir dans les 30 ans), je me suis enfin décidé à adopter mon nom actuel, Do Espirito, sur le conseil d’un de mes frères. Ce n’est pas le nom complet, mais c’est celui avec lequel je suis le plus en accord. L’Esprit Saint, ça fait quand même beaucoup, donc, je me contente de l’Esprit et c’est déjà pas mal.

Je n’ai plus grand-chose de commun avec mes ancêtres, hormis ce nom un peu bizarre et un vague à l’âme récurrent où certains reconnaîtraient sans peine la nostalgie du passé, le regret des moments traversés dans l’existence, même difficiles, la douleur de vivre, le chagrin, l’exil, le poids du destin (fatum, qui donne le fado). Je dois dire aussi que, la première fois que j’ai franchi la frontière portugaise, j’ai remarqué que les gens avaient des gestes (par exemple, pour tenir un objet, pour marcher, pour croiser les bras…) que je pensais être universels, pour les avoir intégrées depuis longtemps, et qui étaient en fait tout bêtement d’origine portugaise. C’est difficile à expliquer, et puis ça rallongerait encore la note, donc on va s'en tenir là.

4422_84641628270_703353270_1862724_19022_n Tout aurait donc pu être pour le mieux dans le meilleur des mondes spirituels, quand un beau jour,  un de mes neveux, de retour du Portugal m’annonça une nouvelle qui fit l’effet d’un coup de tonnerre dans le ciel apparemment serein de mes origines. Ce qu’on croyait être un nom hyper-catho comme c’est pas permis était en fait un nom d’origine juive. Je m’explique, car moi-même, j’ai eu du mal à comprendre au début. Un de mes amis a d’ailleurs partagé mon incrédulité scientifique en m’assénant un «Arrête tes conneries !» qui m’a longtemps fait douter de cette explication. Les amis sont cons, parfois… Quant à mon neveu, il a conclu l'entretien d'un ironique "Bon, bah, Shalom !", qui m'a plongé dans un abîme de perplexité. Explications.

Le 5 décembre 1496, le roi Manuel 1er, qui s’était marié avec l’espagnole Catherine d’Aragon, donna le choix aux juifs Portugais de se convertir, ou de s’exiler. Le roi, qui agissait un peu contraint, parce qu’il a signé un contrat de mariage très précis sur ce point, les protégea un temps. Mais il suffisait qu’il tourne le dos ou qu’il voyage pour que les dominicains fanatisent la foule contre ces Nouveaux Chrétiens abhorrées. Le temps que le roi intervienne pour rétablir l’ordre, et plus de 2 300 juifs avaient vu la lumière blanche, à Lisbonne notamment. Manuel 1er punit durement les agités du pogrom et octroya aux nouveaux Chrétiens le droit de quitter le pays, ce qu’ils firent en masse. C’est pour cela que, si vous allez à Amsterdam, vous verrez une vieille synagogue portugaise dont on se demande bien ce qu’elle fait là.

Mais certains juifs choisirent de rester sur place, et de se cacher en adoptant des noms très banals ou mieux, très catholiques, comme Campos (“Les champs”), Carvalho (“le chêne”), Cruz (“La croix”), Espirito Santo (ah bah voilà), Estrela (“L’étoile”), Lopes, Mendes, Nunes (“Les nonnes”), Pereira, Pessoa (“Personne”), Rodrigues, Silva (“la forêt”) ou encore Souza. Tous ces noms sont décrits comme des noms juifs portugais, descendants de juifs baptisés de force (cristãos novos) ou de crypto-Juifs (les marranes, qui se sont cachés pour continuer à pratiquer leur religion).C'est très bien expliqué dans cet article-là.

Bon, tout ça, c’est bien joli, mais ça ressemble furieusement à une légende. Car il paraît bien difficile de faire une généalogie sur ce point, et d’établir avec certitude la relation directe évoquée. Et de toutes façons, moi qui ai abandonné toute croyance chrétienne, catholique, protestante, sans parler du bouddhisme et de la religion musulmane, je ne vois pas pourquoi j’irais me coller sur le dos une ascendance religieuse de plus à gérer. Mais c’est une jolie histoire, finalement. D’ailleurs, ça fait la note de mon blog pour aujourd’hui, alors c’est pour vous dire…

Illustrations : Rue do Espirito Santo, Alfama, Lisbonne - © Dias Dos Reis, Alemsk.tos, Freshly Squeezed.

02 juillet 2009

La castagne en direct du gauche

Il suffit parfois de dire un mot, n’importe lequel, et vous pouvez être sûrs que la boîte à gifles va s’ouvrir dans les plus brefs délais. Vous vous souvenez aussi du sketch de Coluche, avec Bobby et Ginette qui stationnent devant l’entrée du bureau de tabac. Un type arrive et demande : «Pardon, Mademoiselle, pourriez-vous avoir l'amabilité de vous poussez légèrement afin que je puisse me glisser au bureau de tabac sans vous déranger?». Bobby répond : «Dis tout de suite que ma femme est grosse».

Monsieur costaud J’adore observer les situations qui dégénèrent, sans raison apparente, avec le rôle confortable de celui qui n’y est pour rien et qui regarde en se payant une bonne tranche de rigolade. Je me souviens d’un gag comme ça, dans un bus. En pleine affluence, déstabilisé par un coup de frein, un monsieur âgé marche sur le pied d’un mastard qui le dépassait de deux têtes. Le genre de costaud de 130 kg, dont 20 g de graisse et 10 g de cervelle, qui doit s’amuser à faire des trous dans les trottoirs avec ses doigts. Bref, au lieu d’écraser le coup (c’est le cas de le dire) du vieillard chétif, le colosse le cramponne et lui souffle dans les bronches : «Marche sur l’autre, ça fera de la musique !», à grands renforts de postillons sur le visage du pauvre pépé terrorisé. Ce n’est pas très charitable, je sais. Mais j’ai ri sous cape, je l’avoue. Même des années après, je me marre in petto en me rappelant cette scène.

J’ai assisté tout à l’heure à une de ces montées en température, sur Facebook, lors qu’un de mes amis FB s’est fait l’écho de la disparition de Brad Pitt. Un canular généré par le site fakeawish.com. Le principe est simple : vous tapez le prénom et le nom d’une célébrité. Et le site génère des pages annonçant le décès ou la disparition de la personne en question. Vous n’avez plus qu’à poster le lien vers ces pages, et hop : le buzz et le contre-buzz peuvent commencer.

Fakeawish?jpg Au premier degré, c’est un peu superficiel, et cela alimentera sans aucun doute le filon des contempteurs de la liberté sur la Toile. Les pro-Hadopi peuvent y aller, c’est un boulevard. Pour ce qui me concerne, pris au douzième degré, je trouve ça assez drôle. Et pourtant, je déteste les canulars. Mais qui n’a pas souhaité la mort prématurée d’un people gonflant ? Le robinet à inepties coule en permanence. Je suis ravi quand quelqu’un met le doigt en dessous pour asperger les arroseurs…

Je me suis moi-même laissé prendre le soir de la mort de Michael Jackson (il est mort pour de vrai, je vous rassure. Enfin, ce n’est pas ce que je voulais dire…) et de Farrah Fawcett (euh, celle-là aussi…). Et voilà-t-y pas qu’un facétieux ajoute au duo fraichement défuncté la mort (fausse, celle-là) de Jeff Goldblum, l’acteur vedette de Jurassic Park et d’Independance Day. Ni une ni deux, je relaie la fausse nouvelle sur Tweeter, en me basant sur la lecture du fameux "bull-site" qui l’annonçait. J’ai fait machine arrière en creusant un peu la question, quelques minutes plus tard. Mais je suis bel et bien tombé dans le panneau. Est-ce si grave ? Je dirais bien qu’il n’y a pas mort d’homme, si je n’étais conscient de l’ironie cynique de la formule.

Thierrydofake Je suis allé sur le site en question, et j’ai essayé le générateur de fausse nouvelle sur moi. Ça marche jusqu’à un certain point, car évidemment, je ne suis ni riche, ni célèbre, ni ancien petit ami de Carla Bruni. Je me suis consolé en constatant que, si ça marchait bien pour Lady Di et Tino Rossi, Claude François génère un message d’erreur... Ce qui est amusant, c’est que le site me propose comme circonstances dramatiques l’hospitalisation après une altercation entre automobilistes, la noyade suite au naufrage de mon yacht au large de Saint-Tropez, le coma dépassé après une chute d’une falaise, ou encore le décès dans un accident d’avion. Il peut aussi annoncer que je viens de remporter le titre de champion du monde de la masturbation. Je me suis finalement décidé pour l’altercation entre automobilistes, car ça pourrait m’arriver, à la différence de toutes les autres alternatives. Je dis bien toutes…

Ce qui me permet de revenir à l’objet de ma note. Je suivais le fil des commentaires du statut de Frank Confino, quand un facebookien impulsif a commencé à prendre la mouche. Le ton a rapidement monté. Attiré par les éclats de voix, j’ai fait comme tout un chacun : je me suis accoudé à ma fenêtre pour savoir ce qui se passait. Le dialogue, retranscrit en respectant l’orthographe, vaut son pesant de pastilles pour la toux. Par commodité, nous appellerons le sanguin par ses initiales, WS. Mes remarques sont [entre crochets]

Brad_Pitt_at_Incirlik2 - FC : «J'viens d'apprendre sur twitter que Brad Pitt serait mort (enfin missing c'est sûr, dead à voir)» [Brad Pitt ? Non ! Et Jean-Paul Sartre aussi… C’est la loi des séries. Patron ! Trois mojitos…]
- WS : «C'est des conneries et inepties créer par les internautes faux pas être naif pour croire à ça.. C'est pathétique pff ! [Souffle pas comme ça, ça fait envoler l’addition des mojitos]
- FC : @WS : conneries (de mauvais goût j'en conviens) relayées à toute vitesse par pas mal de journalistes sur twitter, d'où mon étonnement... m'enfin moi qui ne le suis pas j'ai tout de même mis le conditionnel ! Une bonne leçon comme c'est toujours bon d'en prendre sur internet afin de prendre du recul avant de relayer quoi que ce soit. [Hin, hin, moi, celui qui me fera avaler ce genre de calamar, il n’est pas encornet…]
Maastrich_Andre-Rieu - WS : Certe que veux tu insinuer ? Que j'en fais partis de ses journalistes c'est ça ??? [Pire : je crois même qu'il raconte que ta femme et André Rieu...] Pour ta gouverne je ne suis pas dans le people et surement pas journaliste malfrat du web .. Réfléchit avant de vouloir te donner un genre de vouloir soit disant maitriser la subtilité de langue hors que c'est pas le cas... ! A bon entendeur [J’ai mal à la tête à relire tout ça. Trop d’orthographe tue l’orthographe]
- FC : Heu WS, détends-toi je n'insinue rien du tout, je parlais des journalistes qui avaient relayé l'info sur twitter par le phénomène de sérendipité des RT... Tu ne serais pas un peu parano là ? ;) [Sérendipité… Non mais dis tout de suite que ma femme est grosse…]
- TDE [Là, c’est moi qui ai ramené ma fraise] : J'aime bien quand une bonne blague tourne à la baston... Si ça continue, fakeawish.com n'aura même pas besoin de se fatiguer...
FBfildiscussion - FC : Wael s'est un peu emballé à la suite d'un malentendu total de sa part, disons qu'on va mettre ça sur le compte de la chaleur hein !... [C’est vrai, ça. On n’avait pas recommandé des mojitos, déjà ?]
- WS : Je crois que franck maitrise tellement bien la langue française qu'il n'est pas capable de ce faire comprendre donc franchement mon pauvre mec.. [Oui, et en plus, que ta femme et le régisseur d'André Rieu…] Et pour thierry do espirito .. Désolé de te decevoir je ne suis pas une béte a foire pour faire un show..faut compatire au coté inculte de franck (rire).. !bref bonne journée a tous ! [Là, mon correcteur a mis tout le texte en rouge. Ah la vache, qu'est-ce qu'il m'a mis, n'empêche. J'ai le nez on dirait Bambi quand il s'était emplafonné le portail de Neverland]
- FC : @ WS : allez ciao man, même pas envie de te répondre, va t'acheter un dico, pour un journaliste t'as encore quelques dictées de niveau CP à réussir ! [Ah, ben non, c’est déjà fini ? Fais-lui bouffer ton dico ! Tu sais qu'il a dit que ta femme se tape l'habilleuse d'André Rieu. Il est pas mort, çui là, au fait ? Je vais lui mitonner une noyade après une altercation entre automobilistes et chute du haut d’une falaise. Ça va pas traîner...]

Illustrations : wikipedia/Brad Pitt, Hachette Livres, University Maastricht/Biophysics/André Rieu

23 juin 2009

L'express de Paris

2876_73916788270_703353270_1715571_6739609_n Paris est tout au bout de la voie D. La main sur son col relevé, sac et pépin sous le bras, la femme seule croise à distance respectable de trois hommes pas discrets qui patientent en se racontant leurs histoires d’usine au parfum graisseux. Un peu de fraicheur descend avec le soir. Douceur d’un mai attendu sur les charpentes de ferraille. La mosaïque jaune pâle des escaliers éteint les fluos verdâtres du passage sous les voies.

La salle d’attente est mortelle. Attendre un train, le matin, le prochain jour, une autre vie, ça vaut-il qu’on reste ici une seule heure ? Pour tuer le temps, un dénommé “Peneu” a gravé son nom sur les murs en deux syllabes détachées, qui le proclament roi de ces lieux déserts. Les traces de “Peneu” sont fièrement gribouillées, au feutre, en gros, en petit, en capitales, en minuscule, sans plein et sans délié. L’homme de caoutchouc avait soif de reconnaissance. Il a raclé la peinture grise pour faire parler le plâtre. Il a gratté le vernis des sièges de bois avec sa clé de voiture. Il est incrusté pour un bon moment.

Craquements, deux souffles d’essai dans le micro, et l’annonce rituelle «Le train en provenance de Paris et à destination de Caen entre en gare…» enveloppe les quais. Deux yeux blancs s’extraient du bleu profond. La motrice fait gronder ses fers sur le ballast et  nous crache son air comprimé en passant. Les freins crissent à fendre la tête. Les haut-parleurs entonnent la ritournelle mécanique de la SNCF. La vie s'écoule des flancs du train. L’émotion déborde sur le quai.

21 juin 2009

Philosophie appliquée

J’ai une boule dans l’estomac. Chaque année, c’est la même chose. Il suffit qu’on publie de drôles de phrases comme «Est-il absurde de désirer l’impossible ?», «Le langage trahit-il la pensée ?», «Que gagne-t-on à échanger ?»... C’est une piqûre de rappel. Les sujets du bac philo nous font éprouver de nouveau le frisson ressenti quand nous étions lycéens. Notre angoisse rétrospective se transfère sur toutes celles et tous ceux qui transpirent sang et eau au dessus de leurs copies, à notre place, en quelque sorte.

Cette réminiscence entraine toujours une autre question, celle de savoir à quoi ça sert de réfléchir dans l’absolu, de se creuser la tête sur des questions qui semblent si lointaines, si détachées du quotidien. La vie est si dure : à quoi bon philosopher ? Je n’ai pas la réponse. Ou plutôt si, j’en ai une, qui ne vaut que pour moi. Et qui ne date que d’hier. C’est samedi. La fête de l’école bat son plein. Les stands sont tenus par les parents d’élèves. Les mets proposés sont excellents et éclectiques : tarte aux quetsches, carrot cake, plusieurs sortes de gâteaux au chocolat, des quiches à gogo... On boit de l’oasis ou du coca tiède dans des gobelets en plastique. La tombola est pour bientôt.

200620092537 Je baguenaude dans les étages de l’école. Au 2e, dans l’escalier, on a affiché des dessins d’enfants pastichant (ci-contre) des tableaux de Picasso. Et là, sur le palier, des phrases de Pablo Picasso sont scotchées sur les murs. C’est brillant, percutant, concis : «En peinture, on peut tout essayer. On a le droit. Mais à condition de ne jamais recommencer». Avis aux barbouilleurs du dimanche. Plus loin : «Je mets dans mes tableaux tout ce que j’aime. Tant pis pour les choses, elles n’ont qu’à s’arranger entre elles.» L’artiste fait ses choix, et il les impose. Ces petits morceaux de philosophie pragmatique éclairent la réalité comme ses tableaux. Et puis ce dernier message, qui va faire tilt : «J’ai mis toute ma vie à savoir dessiner comme un enfant». Facile à dire, pour un enfant aussi doué, qui entra à l'école des Beaux-Arts de Barcelone à 14 ans. Et pourtant vrai, tellement vrai. Dans ma tête, une connexion directe avec mon passé se mit en place, instantanément.

Chaland_4Il y a 19 ans mourait Yves Chaland, un grand artiste, dessinateur hors pair, un peu oublié aujourd’hui, hormis des quelques initiés dont je suis. Je connaissais Chaland pour avoir lu tous ses albums, où il affirmait sa maîtrise inégalée de la ligne claire (le style graphique de Tintin), revisitant de fond en comble la BD franco-belge, ses codes, sa morale, sa narration. Il a créé Freddy Lombard, du jeune Albert, deux personnages au fond de méchanceté assumés. Il a repris aussi un temps Spirou,  avant que les gardiens du temple, Tome et Janry, autrement moins géniaux, ne fassent des pieds et des mains pour l'éjecter. 210620092555J’admirais tant ce gars-là que j’avais fait en sorte qu’il illustre le magazine interne de la banque (ci-contre) dans laquelle je travaillais à l‘époque. Surtout pour le rencontrer, le voir travailler.  C’était fascinant. Il était venu à Saint-Denis, en rendez-vous dans mon minuscule bureau. Et il avait fait des photos du mobilier suranné de la Banque, lui l’adorateur de la décoration des années 1950. Il avait mangé à la cantine, pour observer les personnages qu’il allait ensuite croquer. Un des collègues avait demandé à la tablée, le plus sérieusement du monde : «Vous avez regardé le reportage sur l’alcoolisme, hier soir, à la télé». Il l’avait remballé d’un ironique «Non, j’étais trop bourré...».

J’étais allé chez lui, une fois, dans son appartement à Strasbourg-Saint-Denis. Je me souviens de ses yeux qui s’étaient soudain figés de tendresse et d’amour, en pleine discussion, quand sa petite fille était apparu à la porte juste derrière moi. 210620092556 Pour mes 33 ans, en février 1990, il m’avait fait une dédicace amusante (ci-contre). La dernière fois que je l’ai vu, cette année-là, on avait parlé d’un ex-libris personnel que je souhaitais le voir réaliser. Il m’avait dit qu’il était d’accord, mais qu’il fallait qu’on se connaisse un peu plus. On allait donc se revoir, se parler plus longuement. En me quittant, il me confia qu’il avait enfin cédé à la pression de ses amis, et s’était acheté une voiture, lui qui n’en avait jamais eu, ni de permis, d’ailleurs. Quelques semaines après, il partait en vacances en auto, avec sa femme et sa fille. On était en juillet 90, au moment des grands départs. Un camion fou les a broyés. Seule sa femme a survécu.

Les obsèques avaient lieu dans une modeste église, près de Nationale, à Paris. J’étais là pour lui rendre hommage. Surtout pas par conviction religieuse : je suis athée depuis bien longtemps et ça ne risque pas de changer. Le curé a pris la parole, devant une assistance nombreuse, tétanisée par ce cataclysme. Allez faire de la philosophie, dans ce genre de circonstances… Faites-moi un plan en trois parties pour expliquer comment accepter cette perte irrémédiable d’un artiste talentueux, ce gâchis humain, en pleine ascension… Donnez votre avis argumenté sur les mystères insondables de l’âme humaine, sur les voies impénétrables du Seigneur. Méditez, citations à l'appui, sur l’injustice de ce coup du sort : pourquoi lui ? Pourquoi son enfant ? Qu’avaient-ils fait pour mériter ça ?

9fb1915e7d470cadd6792869a90f3d6b Le chaudron bouillonnait : y avait-il quelque chose à comprendre de cette épreuve ? Ne restait-il que l’absurde, le cauchemardesque, l’effroyable. Il fallait être grand : tant ne le sont pas, en ce genre d’occasion. Le curé le fut, à sa manière.  Il parla d’abord du drame qui venait de se dérouler : «Nous avons le droit d'être en colère !» Cette colère était bien réelle, en effet, et prête à exploser à la moindre tirade fleurant la résignation devant ce qui pouvait ressembler à un jugement divin. Il cita Job sur son tas de fumier, reprochant vertement à Dieu la perte de ses enfants, la maladie qui le frappait... Il toucha juste. Il avait dû lire Kierkegaard, plus que Saint-Augustin : sa lecture du texte biblique était assez étonnante et un brin éloigné des canons liturgiques. N’empêche, cette sainte colère avait dû lui faire du bien, au patriarche de l’Ancien Testament. Comme elle faisait probablement du bien, ce jour-là, aux amis et aux proches de Chaland.

Et puis, il fallait parler de l’enfant, de cette petite fille disparue. Le prêtre tourna la chose d’une manière qui me surprit, et, je dois le dire, me réconforta. Eh quoi, nous apostropha-t-il, le deuil serait-il plus grand pour un enfant que pour un adulte ? «Je ne connais pas bien les artistes, déclara ce curé d’un quartier alors très populaire. Mais le peu que je connais d’eux, c’est ce regard d’enfant qu’ils portent sur le monde.» Nous ne pouvions faire de différence entre les deux disparitions, accepter l’une, comme pour atténuer notre douleur, et refuser l’autre. Nous vivions une épreuve extrême. Nous devions la vivre jusqu’au bout, dans son entièreté, sans laisser personne de côté. Alors seulement, nous en tirerions quelque chose. Cette souffrance nous donnerait accès à une profondeur que nous ne connaissions pas auparavant. En ce seul sens, ces morts prenaient une signification.

Les paroles de cet homme ont résonné en écho quand j’ai lu cette autre phrase de Picasso, dans l’escalier de l’école : «Dans chaque enfant, il y a un artiste. Le problème est de savoir comment rester artiste en grandissant».

Illustration : Yves Chaland, Les Humanos

20 juin 2009

Autour du Canal

Sur le canal Saint-Martin, pas très loin de l'hôtel du Nord.

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A deux pas
de la rue de Belleville. Gros cubes sur fond d'enseignes surannées.

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Métro Parmentier
. Enchevêtrement de Guimard.

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Entrée d'un parking
, quai de Jemmapes.

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Un trésor, soudain
. Mal photographié (le portable, c'est pas l'idéal). Mais avec une belle optique, beaucoup de lumière et un coup de karcher, l'ensemble, aujourd'hui dans sa gangue de graisse, resplendirait de nouveau. J'adore les carreaux du sol. Il y a quelques dizaines d'années, un ouvrier a passé ici des heures à casser des carreaux et à les disposer sur le ciment frais. J'en serais presqu'ému...

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Terrasse le soir
, près du Canal Saint-Martin.

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Les éboueurs
(les boueux...) près du Canal. Ils vident les poubelles des immeubles, les restes de pique-nique nocturne près du canal, qu'on leur passe à la volée, les poubelles publiques... C'est sportif, comme métier. Ils n'arrêtent pas de courir, pour rattraper la benne. Derrière, les voitures patientent sans trop s'énerver. On est comme au spectacle.

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Le Prévoyant
manque d'R...

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19 juin 2009

Le cheval virtuel de Léonard (2)

613575 Résumé du chapitre précédent. Ludovic Sforza a commandé une statue équestre gigantesque à Léonard de Vinci. Le maître florentin va-t-il réussir à la construire ?
 
Leonard tente donc
une nouvelle fois d’atteindre son nirvana artistique, en composant son projet de «Cavallo» avec des parties de chevaux qu’il trouve magnifiques: la croupe de celui-ci, les jarrets de celui-là, l’encolure de cet autre, etc. «Morel Fiorentino est gros et a un beau cou... », «Ronzone est blanc, il a des belles cuisses», écrit-il dans ses carnets. Logiquement, cela devrait suffire pour renvoyer aux oubliettes les précédentes statues de bronze des condottieres Bartolomeo Colleoni et Gattamelata, respectivement sculptées par Verrocchio et Donatello. La statue qu’il imagine fera sept mètres de haut et nécessitera 100 tonnes de bronze, qu’il faudrait couler en une seule fois. Vous imaginez la complexité des moules en terre dans lequel le métal en fusion doit se frayer un chemin. Pour corser la difficulté, il se met en tête de représenter le cheval cabré. C’est vrai que ça paraissait trop facile, vu comme ça. Il renonce pour finalement s’arrêter sur une position du cheval plus conventionnel, une patte avant et une patte arrière au sol et les deux autres levées.

Entre temps, mine de rien, c’est fou comme ça file, ça ne nous rajeunit pas, une quinzaine d’année se sont écoulées. Quinze ans pendant lesquels Léonard a noirci des dizaines de feuillets de dessins préparatoires. Mais pas le moindre début de commencement de la statue. Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’il n’est pas à cheval sur les délais. Il s’éternise. Il finasse. En réalité, il remet discrètement le dossier en dessous de la pile. Mais Sforza s’en rend compte : il commence à trouver le temps long et s’en agace. Leonardo_and_his_Horse Et quand Sforza s'énerve, ça se termine en général par un bain de sang. Curieusement, il prend sur lui et demande juste à d’autres sculpteurs de s’y coller. Lesquels se défilent tous, prudemment, devant l’ampleur de la tâche. Enfin, après des palabres interminables et quelques menaces plus musclées, Léonard finit par livrer le modèle en craie de la sculpture aux proportions exactes, pour le mariage de la nièce du Duc de Milan avec l’empereur d’Autriche. Tout ce beau monde s’extasie, avec raison, devant la splendeur du canasson. Les moules sont préparés grâce au modèle idoine.

Quinze ans pour fournir un modèle de statue blanchâtre, ce n’est pas si mal, finalement, quand on connaît l’abattage habituel du maître. Ne reste plus qu’à régler un micro-détail, trois fois rien : la fourniture de 100 tonnes de bronze pour obtenir enfin la sculpture réclamée à cors et à cris par Ludovic Sforza pour son papounet chéri. «Raaah la la, se dit Léonard, il faut tout faire soi-même, les clients, quelle plaie, ils ne sont jamais contents !» Et comme de juste, il se remet à gamberger sur tout à fait autre chose. C'est d'un chiant, ces problèmes d'intendance, faut dire. Cette fois, c’est la géopolitique qui s’en mêle et qui fournit à Léonard la bonne excuse pour cesser définitivement de s’en occuper. Car entre-temps, le duché voisin d’Este –d’où est originaire la femme de Ludovic, Béatrice d’Este- a été envahi par les troupes françaises du roi Louis XII, qui revendique la possession de ces terres pour agrandir son royaume morcelé. Les Milanais se lancent dans la fonte effrénée de tout ce qui ressemble à du bronze, pour fabriquer des canons et défendre leurs intérêts menacés. En pure perte, car quelques mois plus tard, la soldatesque française pénètre en vainqueur au son des fifres et des tambours dans la capitale de l’escalope panée éponyme.

Pour le cheval de Léonard, le coup de grâce n’est pas loin. Car, après avoir mis la ville en coupe réglée, les soudards français désœuvrés vont s'en servir de cible pour leurs exercices de tir au carreau d’arbalète. Atteindre un cheval de 7 mètres de haut, même à vingt pas, j'ai connu plus difficile, comme exercice. Le modèle ne résiste pas bien longtemps aux approximations des archers avinés. Et comme un fait exprès, on a paumé les moules dans la bataille. Léonard va pondre une fable abracadabrante, du style : «Ça, c’est pas mal, j’étais pourtant sûr de les avoir posés là…». Pas de bras, pas de chocolat. Sans moule, plus de cheval. C’en est fini du rêve de statue équestre au format XXL.

Agnes_sorel_X Ludovic Sforza, lui, part pour la France, découvrir les châteaux de la Loire. Tout frais payés, c’est-à-dire couvert de chaines par les soins diligents de Louis XII. Il sera emprisonné jusqu’à sa mort et décèdera au château de Loches. Si vous visitez un jour cette forteresse, ce que je vous conseille vivement (ne serait-ce que pour voir une boucle de cheveux d’Agnès Sorel), vous ne manquerez pas d’être ému par les peintures (récemment rénovées) réalisées par le célèbre prisonnier dans sa cellule. Il trouva ainsi un dérivatif à son inactivité forcée et un champ d’expression pour son amour immodéré des arts graphiques, lui qu’il les avait tant soutenus du temps de sa splendeur.

800px-Leonardo_horse_milano Le client parti, Leonard peut se remettre à rêver à d’autres projets en cessant d’angoisser sa race. Bien des années plus tard, avec des techniques modernes (notamment la soudure, trop facile...), on a finalement construit deux répliques du fameux destrier, l’une à Milan, devant l’hippodrome de San Siro, l’autre à Grand Rapids (Michigan). L’initiative en revient à un certain Frederik Meijer, propriétaire d'une chaîne de supermarchés des Etats-Unis, qui avait repris le projet d’un autre américain, Charles Dent. Ce dernier était mort avant d’avoir concrétiser son idée de réaliser cinq siècles plus tard, le rêve de Léonard, mis à mal par la guerre, le manque de culture artistique des soldats français et la procrastination chronique du maître florentin. Sur son lit de mort, Léonard répétait à l'attention de Dieu : «Dis-moi, dis-moi si une seule chose a été faite…»(*). Mais oui, Léonard, tu as fait ce qu'il fallait pour atteindre l'immortalité. On t’a simplement fait faire trop de choses qui ne t’intéressaient pas.

(*) "Dimmi, dimmi se mai fu fatta cosa alcuna" peut aussi se traduire par «Dis-moi, dis-moi, reste-t-il encore quelque chose à faire?» (j'ai déjà tant fait) ». Merci à Yves pour sa traduction.

18 juin 2009

Le cheval virtuel de Léonard

Sacré Léonard. Un génie sans pareil, une tête bien faite, érudit, artiste, philosophe, sculpteur, architecte, ingénieur, humaniste… On n’en finirait pas d’énumérer les qualités du grand homme. Pour être complet, il faudrait y ajouter un art consommé de remettre au lendemain ce qu’il n'avait aucune envie de faire le jour même. Ce n’est là pas le moindre des traits attachants du personnage, toujours avec 50 000 projets en tête, et pas forcément obsédé par leur réalisation.

382px-Leonardo_self Dès qu’on a le dos tourné, ce gars-là invente un truc. C’est bien ça le problème avec les génies. Tu veux un canon, un système pour détourner l’eau, un nouveau type d’horloge ? Scratch, scratch, voilà un dessin. Quoi, il y a des ratures ? T’as raison, moi aussi, j’en ai marre des plumes d’oie. Hop, j’invente le stylo à plume. Oh et  puis c’est trop lent. Si ça continue, j’invente le clavier, l’ordinateur et même l’Iphone, si tu insistes. Mais c’est là où le bât blesse : son intelligence prolifique le détourne toujours de ce qu’il est en train de faire. Il passera une partie de sa vie à être harcelé par des créanciers qui lui ont payé des travaux qu’il n’a pas réalisés. Et pour cause ! Quand il a conceptualisé un projet, il a un mal fou à passer à l’action. Il est tellement curieux de ce qu’il voit qu’il se laisse facilement accaparer par tout ce qui passe à sa portée.  Oh, une mouche ! Tiens, une feuille ! Ça alors, un poisson… Ce véritable dieu de la peinture a laissé en plan des dizaines de tableaux admirables pour consacrer son temps à des études de mathématiques, de chimie, de géométrie... Certains spécialistes de la psychologie ont théorisé sur sa peur de réussir, ce sabotage permanent des œuvres en cours, pour ne pas avoir à échouer dans sa quête d’absolu. Il se serait persuadé qu’il n’atteindrait jamais la perfection, le divin, et que c’était donc inutile de se fatiguer, même en étant archi-doué. C’est une explication.

Speculaire Il a toujours sur lui des carnets ajustés pour qu’ils tiennent dans sa poche. Au lieu de finir ses commandes en cours, il gribouille la première idée qui lui passe par la tête. Ce gars-là aurait été infernal sur Twitter… On a conservé jusqu’ici à peu près un tiers de sa production estimée de notes prises au fil de l’eau, soit 5 000 pages manuscrites, écrites pendant 35 ans. Il n’a pas écrit beaucoup de livres, juste un codex par ci, un minuscule traité par là. En revanche, il a laissé ses idées griffonnées à longueur de pages. Quand on lui parlait de Léonard, le pape Léon X se battait les flancs d’accablement: «Ce gars-là ne finira jamais rien : il pense toujours à la fin avant d’avoir réalisé le début.» Comment fait–il pour rester dans cet état joyeux d'inspiration désintéressée, que nous appelons le génie ? C’est très simple : en reportant sans cesse ce qu’il doit faire par devoir. Pour qu’il termine, il faut qu’on lui mette la pression, qu’on le menace du fouet, des galères ou de la geôle. “Le dernier souper” (la Cène) ne sera terminé que parce qu’on l’a prévenu que cela n’allait pas tarder à être le dernier pour lui aussi, s’il ne s’y mettait pas. La Joconde a passé vingt ans sur son chevalet, à se faire peaufiner son rictus de femme enceinte. Pour “L’adoration des mages”, il a laissé le second plan à l’état d’esquisse… Les mages n’ont pas dû adorer. Quant à son Cheval, la plus grande statue équestre de tous les temps, là, Léonard s’est surpassé. Je vais vous raconter ce qu’il en advint.

D’abord un petit rappel historique. Léonard de Vinci ne s’appelait jamais comme ça lui-même, mais Leonardo di ser Piero da Vinci. Soit, traduit mot à mot et sans Google Translate, s’il vous plait : «Leonardo, fils de Maitre Pierre originaire de Vinci». C’est un fils illégitime : si son père est ambassadeur et fils de notables cousus d’or, sa mère est une paysanne du petit bourg d’Anchiano, descendante d’esclaves venus du Moyen-Orient. Vinci est le nom de la ville où il est né (Vinci veut dire jonc, en italien).

800px-Study_of_a_Tuscan_Landscape Léonard est un génie inventif et précoce. On le laisse s’exprimer, il apprend comme il veut, il fait comme il sent. Même l’écriture : ce gaucher non contrarié écrit en miroir, à l’envers, donc. Ce qu’on appelle l’écriture spéculaire. A 15 ans, il est  placé chez Verrochio, à Florence, où il débute comme arpète à nettoyer les pinceaux. L’atelier ayant des commandes éclectiques, il est initié à la peinture, la sculpture, la métallurgie, la préparation des couleurs… Verrochio lui demande bien vite de finir ses tableaux. Il circule depuis une légende identique à celle de Mozart et Salieri, et pas plus avérée, qui veut que le maître ait pris ombrage des talents de l’élève.

Ludovico_il_Moro A ses moments perdus, il apprend aussi l’ingénierie. Il commence à s’éclater avec des idées de folie. Comme celle de soulever l’église St-Jean-de-Florence, pour y ajouter un soubassement. «C’est gentil, Léo, mais finis déjà les 57 commandes en cours», ont dû lui répondre ses commanditaires excédés. Quand je vous disais qu’il était attachant. A 26 ans, il quitte enfin l’atelier de Verrochio pour voler de ses propres ailes. Pas longtemps, car Laurent de Médicis le remarque et lui demande d’aller se mettre au service de Ludovic Sforza, dit le More, forte tête, condottiere aguerri et turbulent, qui règne en maître sur le duché de Milan. Léonard restera 18 ans à son service. C’est comme ingénieur qu’il exerce l’essentiel de son activité, à cette époque : il réalise des décors pour les fêtes et spectacles, des machines fabuleuses et des éclairages surprenants pour le théâtre, qui font toujours leur petit effet sur le public.  Il peint à cette époque la fameuse «Dame à l’hermine».

Cheval Et c’est à Milan, en 1482, que Ludovic Sforza lui commande un cheval. Aaaaaaah ! C’est pas top tôt: je me demandais moi-même quand cette histoire allait enfin démarrer. Ludovic le More ne commande pas n’importe quel cheval : il veut, il ordonne, il exige un cheval gigantesque, en bronze, la plus grande statue équestre du monde, un monument à la gloire de son père, François Sforza, mort une quinzaine d’années plus tôt. «Ça tombe super bien, Ludo. Le cheval, c’est mon dada», lui répond en substance Léonard (vous la sentiez venir depuis longtemps, celle-là…). Au début, en effet, notre ami se passionne pour le sujet. Il faut dire que la plus belle conquête de l’homme le fascine depuis toujours : il en possède plusieurs, les soigne, les cajole. Il les observe, aussi. Il passe son temps dans les écuries de Sforza, pendant que les messages de relance s’accumulent sur son bureau… L’artiste, le scientifique, l’anatomiste qui explosent en lui sont fascinés par la musculature, les articulations, la chair de ces créatures, l’énergie qu’ils dégagent, la vitesse, la beauté plastique, les mécanismes de ces corps luisants en mouvement.

Vous voulez connaître la suite des extravagantes aventures de Léonard et son bourrin ? Il faudra patienter jusqu'au prochain numéro...

16 juin 2009

Coq à l'âne, sauce piquante

S’il y a bien un truc que je ne supporte pas, ce sont les gens qui digressent. Impossible d’avoir une conversation suivie avec eux. Ils n’arrêtent pas de changer de sujet et de se perdre dans leurs phrases. Ils me fatiguent… Dès qu’ils commencent une phrase, c’est comme s’ils jouaient la suite aux dés. J’ai que ça à faire, moi, de les écouter bavasser et passer du coq à l’âne. Tout le monde ne s’appelle pas Michel Rocard. Dans ses bons jours, ce mec-là était capable d’ouvrir 25 parenthèses dans une discussion et de les refermer consciencieusement, les unes après les autres, pif, paf, pof et clap. Chapeau, l’artiste. Ceux dont je parle ne sont pas du même tonneau. Ils partent en vrille à la première occasion. Inutile d’essayer de les recentrer : c’est comme si vous remettiez un euro dans le bazar. Ça leur donne une autre idée et hop, les voilà repartis.

Et ça ne s'arrange pas avec internet. Avec Twitter, et consorts, on saute sur le premier sujet qui passe, on n’a même pas le temps de le creuser que déjà, on enfourche le suivant. Maintenant, la Toile est rempli de gens qui fonctionnent comme ça, à l’instinct, en zigzag, au jugé. Je regardais récemment la provenance des visiteurs de mon blog. Google2 C’est quand même génial, ce truc. Vous êtes au fin fond du trou du cul du monde, ravitaillé par les corbeaux, où même Google Maps ne vous calcule pas. Vous avez une question qui vous traverse l’esprit. Vous tapez trois mots dans un moteur de recherche, et paf : vous arrivez sur mon blog. Là, par exemple, le gars ou la fille a tapé en tirant la langue sur le côté «Situation ou une dame et son enfant son dans une barque avec un inconnu». Hop, il est arrivé sur cette note là. J’entends d’ici le «tic tic tic» des touches de son clavier. C’est chou…

Vous remarquerez au passage l’orthographe approximative. Allez savoir si cet internaute est inculte, s’il a de gros doigts boudinés ou bien s’il était nerveux à l’instant de découvrir qui allait répondre à la question cruciale qui le taraudait comme un ver à bois dans une poutre en chêne. Oh miracle, en première page de ses résultats, un «Atelier Ted et Eux» à l’air d’être une mine d’information fabuleuse pour obtenir des éléments de réponses. Sinon, notre ami(e) aurait passé une journée horrible. Ou une soirée, une matinée. Allez savoir, s’il est sous le méridien de Montevideo ou celui de la Garenne-Bezons.

Keyboard_hero20070627 Je ne lui jette pas la pierre : on tape parfois n’importe quoi avec le clavier, quand on veut aller trop vite. Je le sais, j’écris parfois n’importe quoi, moi aussi. Si, si, ne le niez pas. Je n’ai pas toujours les bons outils, faut dire. Par exemple, moi et un Iphone, on dirait une baleine à bosse en train de jouer “La Petite Musique de Nuit” sur un piano Fisher Price. Je perds un temps fou à retaper ce que j’écris. Et quand enfin j’arrive au bout d’une phrase, j’efface tout, en voulant simplement passer à la ligne ! Ça m'énerve ! Mais quel est l’extrait d’abruti qui a inventé un clavier aussi petit sur écran ? C’est une manie, ça, vouloir faire tout petit. Au train où vont les choses, la prochaine version d’Iphone, on se la collera dans les dents, on fera défiler les menus avec la langue, et on cliquera avec les amygdales.

Ce n’est pas d’aujourd’hui que je me plains des miniatures. Quand j’étais en fac, il y avait un prof qui écrivait à la craie des mots minuscules sur le tableau de l’amphi. Il fallait une longue vue pour le déchiffrer. Jusqu’au jour où une voix de stentor a lancé du haut des gradins : «Plus petit, y en a qui voit !». J’avais trouvé ça génial, ce gars qui prend l’initiative de dire tout haut ce que tout le monde pense tout bas. J’adore ça. Ça me rappelle une fois, dans le métro, où la porte de sortie s’était bloquée. Vous savez, ces portes vitrées, où il faut appuyer à un endroit précis pour qu’elle s’ouvre. Bref, pas moyen de sortir, et toute une rame se cassait le nez dessus. Et vas-y que je te balance des claques, des coups de poings, des coups d’épaule… Rien à faire.

Sortie_Metro_Place_d_Italie_Grand_Ecran Ça commençait à râler sévère, derrière. «Mais qu’est-ce qui se passe, pourquoi ils n’avancent pas, et gna gna, gna…». Le genre de réaction de Parisien bourrin qui n’imagine même pas qu’on est train d’essayer de résoudre son problème, et que ça va prendre un peu de temps, et que OK, on va être obligés d’attendre, peut-être, allez, bien trois secondes. Bref, tout le monde s’échinait à ouvrir, en vain. Quand tout à coup, un homme aux traits asiatiques fend la foule et balance un coup de latte monstrueux dans la lourde récalcitrante. On aurait Jean-Claude Van Damme découpant une bûche à Noël. Résultat, la porte s’ouvre en couinant et en vibrant sous le choc. Eh bien tout l’attroupement s’est gardé de saluer la performance du karatéka de la ligne 8. Alors c’est un des costauds qui s’y est collé : il s’est mis à applaudir bruyamment, clap, clap, clap, et il a lancé tout fort : «Bravo, le Chinois!». Formule qui me fait rire, encore, des années après.

Ah ah, c’est bon de rigoler un peu. De quoi on parlait, déjà ? Avec tout ça, j’ai perdu le fil. Ah oui, voilà, ça me revient : je ne sais pas vous, mais moi, je déteste les digressions. 

14 juin 2009

La vengeance du serpent à poil (2)

Dans l'épisode précédent, nos deux héros sont revenus sains et saufs au bercail après leur périple en canoë. Ils projettent maintenant de repartir, insouciants des graves complots qui se trament dans leurs dos. Une sourde menace plane sur l'Ardèche.

On ne change pas une équipe qui gagne
. Le lendemain, nous reprenons les pagaies, tous les deux, avec la ferme intention de dégoûter les crapauds, toujours ventousés au rocher avec leurs pattes gluantes. Nous avons eu la nuit pour réfléchir, le petit déjeuner pour affiner notre stratégie, et le moment du départ pour tracer dans le sable la trajectoire idéale. Nous quittons le camp de naturistes dans le plus simple appareil et dans notre canoë. Ils vont voir ce qu’ils vont voir. Effectivement, nous passons le rapide sans encombre, et nous payons même le luxe de revenir à contre-courant, histoire de leur rabattre leur caquet une bonne fois pour toutes. Ça ricane moins, chez les batraciens du caillou.

Nous sommes des Dieux. Nous avons vaincu le torrent et les crapauds ligués contre nous. Le monde nous appartient. Vallon Pont d’Arc, qui apparaît au détour d’un virage, va nous acclamer, nous porter en triomphe, nous faire citoyens d’honneur, tirer notre portrait en grand pour couvrir les façades et tartiner la presse locale, nous décerner la médaille d’honneur du plus gros mangeur de cuisses de grenouilles. Les petites plages de sable fin, noires de monde, ne se doutent que nous arrivons, nous, les conquistadors du torrent estival. Everest-Tenzing-TopOfWorld Qu’on nous lance un nouveau défi, à la mesure de nos rêves les plus fous! Nous partirons tout de suite le relever, après avoir bu le champagne tiède offert par la Mairie, et fait l’amour aux plus belles femmes du village. Premiers de cordée ! A nous les grands espaces ! Les doigts crispés sur le drapeau à cause des engelures, au moment de le planter sur l’Annapurna ! Les mains en sang qui agrippent le harpon pour le combat ultime contre la baleine blanche. Le cœur battant à tout rompre, nous découvrirons d’un seul coup le cimetière des éléphants et les mines du roi Salomon. Nous laisserons Hercule, maussade, raconter une dernière fois ses douze travaux devant un public clairsemé, tandis que la foule des Vestales nous accompagnera, jetant des pétales de roses sous nos pas, chantant nos louanges et soufflant dans les flûtes de Pan. Nous irons chercher Guillaumet dans les Andes et nous lui enlèverons de la bouche son fameux «Ce que j’ai fait, aucune bête au monde ne l’aurait fait». Nous le ferons à sa place et nous boufferons la bestiole rôtie, en prime. Parole !

Herbert_James_Draper_Ulysse Bizarrement, tout est calme. Personne ne vient à notre rencontre nous accueillir avec des colliers de fleurs et des cartes de crédits. Le vulgum pecus ne se doute pas qu'Ulysse est de retour, que Stanley et Livingstone, fourbus mais contents, sont en train d’accoster dans leur patelin paumé. Je me dresse pour ouvrir le bidon, à l’avant, afin de récupérer nos fringues. Les Dieux, même grecs, doivent se présenter vêtus devant les simples mortels. En descendant de leur fusée, les héros veulent se ceindre d’étoffe. Horreur ! Malheur ! Calamité ! Le bidon est vide ! Non, ce n’est pas possible ! Je me retourne vers mon binôme, incrédule. Je n’arrive pas à articuler un mot. Un air idiot sur la figure, je montre le récipient qui sonne un creux terrible.

Quelqu’un a retiré nos habits du bidon avant que nous quittions le camp. Un quelqu’un malintentionné. Une idée me traverse l’esprit, en un éclair. Une intuition. L’homme qui rouspétait parce qu'on lui avait perdu ses godasses dans le courant, hier... Mais oui, c’est lui ! Il a osé ! L’enfoiréééééééé ! Le petit misérable! Le nabot malfaisant ! Le serpent à poil ! Je vais lui défoncer la tronche d'un seul coup de pagaie entre les deux yeux ! Ça va faire «Waaack» ! Je vais lui faire avaler sans sel mon bermuda et mes Converse ! Je vais le découper en rondelles qui se tortilleront dans l’eau ! Je vais le châtrer avec mon Opinel rouillé, histoire qu’il attrape en plus le tétanos, au cas où il en réchapperait. Rien que de repenser aux horreurs que j'imagine lui faire subir, je me cacherais bien les yeux, si ce n'était pas moi qui écrivait cette note.

Apollon Mais en attendant de régler son compte au Judas de l’Ardèche, notre exploit tourne salement au vinaigre. Ça nous fout la cabane sur le chien, et sur les veaux, les vaches, les cochons et les couvées, par dessus le marché. Abattus, accablés, consternés, et tous les adjectifs de la sidération désolante, dans l’ordre alphabétique. Car maintenant, la marche arrière, c’est mission impossible. Après avoir fait des ronds dans l’eau pendant un bon moment, il faut se résigner à toucher la terre ferme et trouver coûte que coûte de quoi se vêtir, en négociant avec les indigènes. Et vite déchanter : en plein mois de juillet, sous le cagnard, tout le monde est habillé avec trois fois rien, et le clampin de base ne voit pas pourquoi il se séparerait de son short, de ses tongs ou de son bob Ricard pour rendre service à deux sauvages débarquant de leur forêt tropicale, nus comme des vers dans leur pirogue monoxyle. Il y a des limites à l’entraide, quand même. A se demander s’ils ne nous imaginent pas avec un os dans le nez, une sarbacane et des peintures de guerre. Et évidemment, comme on est à poil, on n’a pas un sou, ni une once de verroterie en poche.

La suite est un cauchemar interminable dont je n’arrive pas à me sortir, même en me pinçant très fort. Celui qui n’a pas attendu un bus pendant trois-quarts d’heure, les fesses à l’air, avec juste un morceau de Sopalin (moi) ou un mouchoir de poche (mon ami) bouchonnés par devant pour protéger son intimité, sur un trottoir où passent des centaines de personnes qui vous regardent de la tête au pied, se poussent discrètement du coude et ricanent plus ou moins ouvertement, pendant que nous essayons de faire bonne figure en contemplant le paysage, superbe au demeurant, et en sifflotant négligemment, les mains dans rien… Oui, celui-là ne sait pas ce que c’est que d’être gêné, humilié, outragé.

Mais nous ne sommes pas encore au bout de nos peines. Il faut boire le calice jusqu’à la lie. De retour au camp de base, il faut affronter la figure de fifre hilare du propriétaire des pompes aquatiques, particulièrement satisfait de sa bonne blague. Car il n’a pas le triomphe modeste, l’animal. Il ne fait pas dans le discret. Il a la vengeance exubérante, la revanche volubile, la vendetta extravertie. Il revendique haut et fort son canular, ce Lafesse sans culotte. Il s’esclaffe en tenue d’Adam en se grattant le pubis de contentement. Il se tient les côtes en faisant «Hu, Hu, Hu», tellement il se bidonne. Il a le rire communicatif, en plus : avec ses braillements, il rameute le camp entier des naturistes. Les joueurs de volley, le ballon sous le bras, les joyeux pétanqueurs, les boules à la main, la caissière de l’épicerie avec ses gros seins, les jeunes pré-pubères, les canons, les mères de famille, les vieilles peaux, les racornis, tous rappliquent, ravis de l’aubaine. Il les fait se tordre de rire. Il raconte et raconte encore, sans se lasser, sans faiblir. Il ajoute des détails à son histoire, ménage ses effets, cultive le suspens, remet le couvert pour ceux qui ne la connaissent pas encore.

A la fin, excédés par ses rodomontades, on finit par le cramponner à deux et le jeter dans l’Ardèche, histoire de lui faire boire la tasse pour qu’il se taise au moins pendant une minute. Et aussi pour se défouler. Mais c’est aussi efficace que de pisser dans le violon d’André Rieux. Soufflant et crachotant, il éclate d'un rire dément, à chaque fois qu’on lui laisse sortir la tête de l’eau.

Illustrations : Herbert James Draper, Appolon (art grec), Tenzing Norgay (photo d'Edmund Hillary).

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