Des sandales en bois qui claquent sur le carrelage, des gens qui déambulent en peignoir blanc, l’air hagard. Pas de doute, on est bien au Grand Hôtel des Thermes. Dans l’air, une odeur de boue maritime, une hygrométrie à faire pousser des tomates sur le pavé, et une espèce de pesanteur qui vous donne envie de vous effondrer pour le compte dans le premier fauteuil en plastique venu.
Mon programme est chargé. A commencer par un enveloppement d’algues (c’était donc ça, l’odeur…). «Couchez-vous là, cher Monsieur» me commande une beauté des îles. C’est parti pour un enrobage en règle avec une matière chaude et qui pue la rade… Une fois oint du haut en bas, on m’enveloppe dans un film plastique, comme une tranche de cabillaud à mettre au congélo. Une espèce de blouse par là-dessus, une bâche et roulez jeunesse, c’est parti pour vingt minutes de macération onctueuse. Je savoure déjà ce plaisir régressif. J’aurais dû me méfier…
Soudain, alors que je commence à m’endormir, la porte s’ouvre violemment. Deux infirmières taillées comme des décathloniennes agrippent le lit sur lequel je baignais, inconscient, et me sortent dans le couloir. Je voudrais bien m’échapper, mais je suis tout somnolant et en plus ficelé comme un saucisson d’âne. J’essaie de repérer où je suis : les panneaux indiquent les bains de vapeur «Brouillard marin», «Purée de pois de Cancale», «Crachin des Glénans»…. On passe devant sans s’arrêter et on rentre dans une salle marquée «Bain d’huitres». Holà, ça sent vraiment le mauvais plan.
Un quart d’heure plus tard, je suis à bout de forces. C’est la fin, les Belons et les Gillardeau vont se venger de dizaines d’orgies réveillonnesques que j’ai infligées à leur engeance au cours de ma vie. Mais voilà qu’un grappin me sort du maelstrom et m’entraîne vers une autre salle. J’entends des cris. Et pour cause, c’est la partie «Abrasion d’étrilles». Les gens qui sortent ont le visage soulagé. Car c’est juste un enfer : on me rentre de force dans une baignoire pleine des dizaine de crabes verts gros comme une pièce de deux euros. Ils me recouvrent et entament un peeling endiablé en commençant par tous les bouts. Ça chatouille et ça brûle en même temps, surtout ceux qui me rentrent dans le slibard. Je ne suis plus qu’une plaie. Les deux matonnes me cramponnent quand elles estiment que ça suffit, c’est-à-dire assez longtemps après le début de cette torture à faire sangloter Edgar Poe soi-même.
Le panneau suivant, c’est «Noix de Saint-Jacques». Je me souviens que j'adore ça. J'en ai vaguement l'eau à la bouche. Et puis on croise le patient précédent qui repart en se tenant l’entrejambe. Il me cramponne, l’air terrorisé : «Les noix ! Devinez à qui sont les noix ! Fuyez, fuyez !». Mais les deux garde-chiourmes le saisissent par le colback et l‘entraînent vers les caves. C’est le moment ou jamais : je saute du brancard en oubliant ma fracture de la vertèbre en rémission. J’en pousse un hurlement de douleur qui me réveille... Je suis toujours sur la table avec l’enveloppe d’algues de tout à l’heure. La séance est finie, la soignante entre à ce moment. Elle me demande : «Ça s’est bien passé, monsieur ? Vous vous êtes endormi, on dirait. Bon, eh bien maintenant, vous pouvez aller au “Brouillard marin”». En peignoir grand ouvert et sans claquettes, j’ai couru à perdre haleine sur la plage.


