Je me souviens du coup de fil de ma mère. Mon père s’absente tous les jeudis soirs, soi-disant pour voir un vieux copain de lycée. Puis il revient toujours vers minuit passé et lui parle à peine avant d’aller se coucher. Elle m’a dit qu’elle voulait en avoir le cœur net. Et voilà pourquoi je me retrouve ce jeudi soir, en plein quartier des Halles, en ayant l’impression de jouer dans un mauvais remake de film noir. Je suis mon père sous la pluie et j’entends ses pas clapoter doucement dans des flaques qu’il semble ne pas voir. Il ignore également les passants qui s’écartent devant lui, comme une nuée d’antilopes fuyant à l’approche d’un guépard.
Soudain, il s’engouffre dans un bistro et part s’installer à une table déjà occupée. Je n’en crois pas mes yeux ! Mon père embrasse une femme sans âge, aux seins généreux et au maquillage outrancier. Son trench-coat dissimule à peine ses cuissardes et son bustier. Il lui parle avec bienveillance et, de temps à autre, lui prend la main en la regardant avec des yeux empreints de douceur.
Sans m’en rendre compte, je traverse la rue, comme dans un songe. Je perçois à peine les fines perles de souffrance couler sur mon visage. Hypnotisée, je pousse la porte du café et me dirige vers leur table d’un pas de somnambule. Arrivée près d’eux, mon père lève la tête vers moi et son visage blêmit. Sans un regard pour la femme assise à ses côtés, je me mets à hurler d’une voix singultueuse :
- «Mais qu’est-ce que tu fous avec cette pute, bon sang !»
Il s’est levé d’un bond et m’a giflée ! Je porte la main à ma joue, sidérée par ce geste ! Lui qui n’a jamais osé lever la main sur moi ! Le serveur arrive en courant pour calmer le jeu. Mon père le rassure et lui demande de m’apporter un verre. Puis, il m’empêche de partir en me prenant dans ses bras et me fait asseoir sur une chaise. Je finis par me laisser faire, totalement désarçonnée.
- «Excuse mon geste. Je vais tout t’expliquer. J’ai recherché Jeanne, ici présente, pendant des années et j’ai fini par la reconnaître dans un mauvais reportage télévisé. Jeanne avait seize ans quand elle est devenue mère. Le père de l’enfant était son premier amour, mais il l’a abandonnée. Reniée par sa famille, seule et désarmée, elle a reconnu le bébé mais a préféré le laisser à la maternité. Sans argent, ni diplômes, elle est devenue prostituée. Là pour l’instant, elle refuse encore mon aide, donc on se retrouve chaque jeudi dans ce café. On essaie de rattraper le temps perdu en se racontant tout ce qui nous est arrivé. Je ne l’ai pas encore annoncé à ta mère. Là, tout ce que je veux, c’est me reconstruire un passé et un présent avec cette femme qui m’a tant manqué.
»
Je me tourne vers elle et comprend soudain qui elle est. Ce somptueux regard sombre comme celui de mon père. Tout devient écho. Tout devient familier. Elle me regarde avec tendresse en pleurant en silence. Je lui demande pardon et les contemple, elle et mon père. Ce fils de pute dont je suis tellement fière.






