Allez savoir pourquoi ce jour-là, je m’étais installé au Palais-Royal pour relire un de mes Balzac préférés : « Le colonel Chabert » dont la femme refuse de reconnaître que son ancien mari n’est pas mort au champ de bataille ?
Alors que j’imaginais ce malheureux Chabert circuler dans une vielle calèche tirée par une haridelle, je vis apparaître, superbe et émouvante, une mariée au bras de son époux, venus là accompagnés de photographes pour immortaliser ce jour unique. La mariée n’avait rien d‘une haridelle. Grande, certes, mais plutôt gironde, elle était très gracieuse dans sa belle robe blanche de dentelle et d’organdi. Elle semblait glisser sur les pavés, telle une patineuse sur un lac gelé. C’était comme une apparition. Je me suis demandé un instant qui était cette belle élégante qui, au temps de Balzac, serait arrivée ici dans un équipage tiré par quatre chevaux blancs.
Mais je n’étais pas venu ici pour rêver de Cendrillon et de sa bonne fée qui, pour permettre à la belle de se rendre au bal, transforma une citrouille en carrosse et préféra utiliser six souris plutôt que six haridelles pour l’amener au plus vite jusqu’au royal palais où un prince se désespérait de retrouver sa bien-aimée.
Non, j’étais venu dans ce lieu chargé d’histoire pour me replonger dans la vie de ce héros apparemment misérable que Balzac fit ressusciter et entrer au panthéon de la littérature. Un pauvre hère, une pauvre haridelle peuvent devenir par le talent d’un écrivain des personnages mémorables. Sous la plume de Cervantès, Rossinante et Sancho Pança ne sont-ils pas devenus aussi célèbres que Don Quichotte ?
Mais alors que j’étais reparti au siècle des voitures à chevaux, un doux ronronnement de moteur interrompit de nouveau ma lecture. Point question d’haridelle ou d’équipage cette fois-ci, une Bugatti Veyron de 16 cylindres et de 1001 chevaux, fleurie à souhait, attendait la mariée aux portes du Palais.
Didier Millot






