«Le Palais Royal est un beau quartier
Toutes les jeunes filles y sont à marier»
En montant dans la carriole, elle l'avait fredonné à nouveau, je suis sûr qu'elle pensait au mariage de sa mère dont la photo trônait sur le buffet Henri II au milieu d' un petit napperon en dentelle, dans un sous-verre biseauté. Quand je l'entendais chanter ces vers, c'était qu'elle passait le sous-verre au chiffon à poussière.
«Ça me rappelle le mariage de maman» me dit-elle. «Elle m'a raconté qu'ils y étaient allés en carriole comme aujourd'hui, elle dans sa robe blanche et son chapeau à fleurs blanches, lui engoncé dans son paletot sombre un peu trop petit pour lui, la moustache fière. Ils se sont mariés en 1914, au début de la guerre avant que ton grand-père ne parte pour le front où il a été gazé. Il en est mort en 1921. Tous les chevaux dignes de ce nom avaient été réquisitionnés. Une carriole tirée par la pauvre haridelle du père Maurice les avait emmenés avec les témoins et quelques invités... exactement comme aujourd'hui».
»Haridelle, haridelle, est-ce que j'ai une gueule d'haridelle ?». Arrivés à l'église, je jurerais avoir entendu ces mots en passant devant la bête attelée et qui essayait d'attraper ma manche avec ses babines... On n'avait pas prêté attention durant le trajet à sa tête penchée sur le côté et à ses oreilles tournées vers l'arrière, elle écoutait la conversation qui se tenait dans la charrette, et la vigueur dont elle faisait preuve jusqu'alors avait tout à coup faibli. «Haridelle» devait être insultant, elle qui mettait tout son cœur à l'ouvrage.
Joaquim






